La Vie Culinaire

https://www.facebook.com/pages/La-Vie-Culinaire/371790969599106?ref=hl

Le Slow Food : Une éthique à deux vitesses ?

slowfood

Né en 1989 en Italie sous l’impulsion de Carlo Petrini dans le but de lutter contre la fastfoodisation de la société, le Slow Food, « mouvement international pour le droit au plaisir » est devenu ces dernières années un acteur important du mouvement écologique dans sa branche écolo-gastronomique.

A travers les idées et les positions défendues par Carlo Petrini dans son livre phare « Slow Food Nation : Why Our Food Should Be Good, Clean, And Fair » cet article aura pour but de montrer une facette plutôt méconnue de ce mouvement issu de la gauche radicale italienne prônant la démocratisation de la gastronomie et considéré par beaucoup comme la branche culinaire de l’altermondialisme. [1]

Slow Food : constats et éthique

Dans son livre, Petrini analyse les échecs du model agricole industriel productiviste à travers notamment le progressif remplacement des communautés locales agricoles par un système monocultural, basé sur la technologie et contrôlé par les grandes entreprises. Il prend parti contre la révolution verte en expliquant qu’ en plus d’être un désastre écologique (appauvrissement des sols, endommagement de l’écosystème etc.), elle fut également une catastrophe financière, qui a simplement servi à ouvrir de nouveaux marchés importants aux grandes multinationales et a amené une nouvelle forme de colonisation dans les pays en voies de développement.

Il dénonce aussi la tentative par les multinationales de la semence d’imposer sur le marché leurs graines, d’abord en obligeant les agriculteurs à abandonner une sélection naturelle qu’ils ont toujours dans leur histoire effectué par eux-mêmes, mais également par l’introduction des OGM qu’il conçoit comme l’ultime stratégie dans ce processus de domination.

Plus loin, il examine les effets pervers des règles HACCP sur les petits producteurs par l’augmentation intolérable de la paperasserie, conduisant vers une augmentation inévitable des prix de revient afin de répondre aux standards et démontre qu’en dernière instance ce pouvoir de harcèlement tourne une fois de plus au profit des industriels.

Petrini explique par ailleurs qu’il n’est pas impressionné par le financement de projets de développement durable des multinationales en soutenant que ceux-ci ne représentent qu’un pourcentage infime de leur production, et que de toute manière, ceci n’est qu’une tentative vaine de leur part de se racheter une conscience.

Bizarrement, il précise que selon lui, la plus grande menace pour l’occident viendrait de la Chine a cause de sa croissance économique et que par conséquent, nous devrions analyser ce problème du point de vue de la justice sociale en montrant du doigt les problèmes de pollution, de droits du travail et de pratiques agricoles tellement nocives qu’elles seraient apparemment bannis dans le reste du monde. Ce constant lui amène à expliquer que nous devrions promouvoir une forte réaction internationale, en rejetant toute complicité avec un système aussi injuste envers l’environnement et les travailleurs.

Petrini attire néanmoins notre attention sur un point qu’il estime crucial et qui va nous permettre dans cet article de juger de sa propre vertuosité :

Les industriels ne sont pas les seuls responsables, c’est à nous, citoyens, petits producteurs, grands chefs, et activistes de faire la promotion d’une agriculture durable. Pour ce faire, il estime que la déontologie est importante, et que chaque fois que nous sommes impliqués dans des transactions ayant pour finalité d’enrichir un système dangereux, nous devrions donc nous remettre en question.

CONGRE1

 

Le Slow Food est-il encore un mouvement éthique ?

Partant de ces constants assez clivant et laissant peu de places aux compromis, il est étonnant de constater qu’une recherche approfondi des réseaux politiques du mouvement Slow Food montre que Carlo Petrini est loin de partager l’intransigeance qu’il réclame de ses lecteurs et de ses sympathisants envers les grandes multinationales et les responsables de ce qu’il considère comme une catastrophe écologique et humaine.

Tout d’abord, après nous avoir dit tout le mal qu’il pensait de la révolution verte et des OGM, voici que vers la fin de son livre il consacre un chapitre à David Rockefeller dans ces termes très élogieux :

« J’ai eu le privilège de rencontrer David Rockefeller, qui à l’âge de 90 ans est le dernier enfant du magnat John D. Rockefeller. Il est un personnage remarquable : sa condition physique est exceptionnelle… mais par-dessus tout sa curiosité intellectuelle ferait honte à beaucoup d’hommes de 40 ans. » [2]

Il semblerait qu’il suffise à Petrini que Rockefeller -qui est par ailleurs lui aussi un militant de l’arrêt de la croissance mondiale – soit le propriétaire d’une ferme écologique dans la vallée du fleuve Hudson pour lui faire oublier que c’est la fondation philanthropique de ce personnage qui est derrière la révolution verte, les OGM, initiatrice du Club de Rome et ce après nous avoir expliquer auparavant ne pas être impressionné par les tentatives de « rachat de conscience » de l’élite. [3]

Combien de militants du Slow Food savent que parmi les principaux financiers de ce mouvement l’on trouve des instituts comme la Fondation Ford [4], la fondation Soros [5], Le 11th Hour Project [6] d’Éric Schmidt président exécutif de Google qui était le distributeur du documentaire d’Al Gore « Une vérité qui dérange » dont on sait maintenant qu’elle ne dérangeait pas grand monde ? [7]

Même Kellog’s qui est pourtant parmi une des compagnies les plus décriées dans les mouvements écologiques ou gravite le Slow food [8] ne semble pas faire faire rougir Petrini puisque celui-ci accepte un financement conséquent de ce géant de l’agroalimentaire et donne également des conférences pour leur fondation. [9]

slow2

 

Quant au Barilla Center for Food and Nutrition qui est partenaire de l’Université des sciences gastronomiques, né sous son impulsion, il a longtemps eu au sein de son comité consultatif Mario Monti qui en 2011, qui après son départ déposait une requête contre la Région de Calabre devant la cours constitutionnelle du pays pour l’empêcher d’édicter des textes favorisant la commercialisation des produits agricoles régionaux. Et allant même jusqu’à déclarer que le localisme était le principal ennemi. Ce qui n’empêche aucunement Oscar Farinetti, créateur de la chaine Eataly, très liée au Slow Food, de porter un toast en son honneur. [10]

WorldWatch Institute, qui est une organisation de recherche environnementale américaine financée par la fondation Gates à hauteur de 1.3 million pour un projet d’innovation en agriculture afin de nourrir la planète en Afrique sub-saharienne a choisi un certain nombre d’organisations pour mener a bien ces projets dont Slow Food à travers son « 10 000 jardins en Afrique ». [11]

Plus embarrassant encore, après sa longue tirade contre les industriels de la semence qui affament les agriculteurs du monde entier, Petrini ne semble avoir aucuns problèmes déontologiques à accepter de l’argent de la fondation Wallace Genetic. [12]

Henry Wallace, le père de la révolution verte, a été vice-président des États-Unis, directeur de la revue de gauche progressiste The New Republic, promoteur des semences de mais hybride F1, il cofonda L’Iowa Seed Company et créera en 1929 l’Hybrid Corn Company qui deviendra Pionner en 1935.Il créera la fondation Wallace à partir des actions de sa compagnie. DuPont Pionner est à l’heure actuelle un des acteurs majeurs dans le domaine des organismes génétiquement modifiés. [13]

Le Soft Slow Food Power

Bien que de nos jours Carlo Petrini prétende ne plus croire en la dichotomie droite/gauche, il est important, comme nous le signalions en début d’article, de rappeler que son mouvement est né au sein de la gauche radicale, et qu’il y a toujours un lien étroit entre le Slow Food – en particulier mais beaucoup de mouvements écologiques en général – et la gauche progressiste libérale comme les nombreuses fondations citées préalablement.

Partant de la, et même si le mouvement s’appuie encore sur des antennes nationales, le Slow Food est avant tout un mouvement à la fois local et international, il ne fait par conséquent rien d’autre qu’appliquer l’évolution stratégique de la globalisation, en promouvant la glocalisation. La glocalisation est un double processus par lequel les arrangements institutionnels et régulatoires abandonnent le national au profit à la fois du supranational et des configurations urbaines, régionales et locales. Ce qui explique pourquoi même lorsque le Slow Food critique certaines institutions internationales, il s’appuie pour ce faire non pas sur des institutions nationales mais sur d’autres groupes internationaux. [14]

Il nous le démontre d’ailleurs en nous enjoignant de promouvoir une réaction internationale contre la Chine pour son utilisation intense contre les OGM. Pourtant comme le démontre le tableau ci-dessous, tout ce que reproche Petrini à la Chine se trouve en bien plus grande importance aux USA, contre qui par contre il ne semble pas nécessaire de faire intervenir cette fameuse communauté internationale, mais plutôt d’y aller chercher des financements et d’y faire des conférences !

slow2

 

Le récent développement du Slow Food et de nombreuses autres organisations écologiques en Afrique au moment même ou les instituts qui les financent font la promotion de la « révolution verte du 21eme siècle » (qu’ils présentent d’ailleurs comme une révolution génétique [15]) sur ce même continent n’est pas sans rappeler l’époque pas si lointaine ou ces mêmes fondations utilisaient la première révolution verte afin de freiner l’avancée communiste dans un contexte de guerre froide. Ne s’agirait-il simplement pas aujourd’hui de freiner l’avancée chinoise et russe sur ce continent ?

Quel est donc également l’intérêt objectif des multinationales de soutenir, par l’intermédiaire de leurs fondations, des associations écologiques tel que le Slow Food si ce n’est de permettre de tuer à petit feu les moyennes entreprises concurrentes qui n’auront pas les moyens de suivre ce changement d’infrastructure exigé par cette révolution écologique, au service des gros conglomérats agronomiques ?

Ce que les multinationales perdent en finançant ces structures et en s’adaptant à ces normes écologiques strictes, elles le regagne en détruisant ces petits concurrents qui ne pourront pas s’adapter et dont les sanctions leur feront mettre la clef sous la porte.

Un arrière fond religieux

Il apparait évident que le mouvement Slow Food est parti intégrante de cette mouvance panthéiste de l’écologie profonde [16] conduisant à une divination de la nature et une approche holistique de celle-ci dont l’institut phare en la matière n’est autre que le WWF avec qui le Slow Food est en partenariat sur des projets [17]. Une approche d’interdépendance holistique que l’on retrouve tout au long du livre de Petrini.

Ce n’est pas non plus un hasard si le Prince Charles, président de la branche britannique du WWF et ardent défenseur de l’agenda 21 de l’ONU, nouvelle bible des adeptes du développement durable, est l’idole de l’élite culinaire progressive américaine et qu’il voit, de son coté, en Carlo Petrini son nouveau gourou. [18]

Et ce n’est peut être pas une coïncidence si le réseau mondial des communautés de la nourriture crée par le Slow Food en 2004 porte le nom de Terra Madre qui n’est pas sans rappeler le culte de la terre-mère de la religion panthéiste. [19]

Tout ceci magnifiquement résumé il y a quelques semaines par Alain Ducasse – l’un des ambassadeurs et président d’honneur du Slow Food Monaco – dans le Guardian ou il nous explique que les grands chefs (mais on peut également inclure les écolo-gastronomes) sont le pont entre la nature et les clients. [20]

Romain R

[1] http://www.regards.fr/spip.php?page…

[2] http://www.slowfood.com/internation…

[3] http://www.voltairenet.org/article1…

[4] http://ec.europa.eu/transparencyreg… http://www.fordfoundation.org/grant… http://www.fordfoundation.org/grant…

[5] http://www.slowfood.it/internationa… http://soros.md/node/1330

[6] http://en.wikipedia.org/wiki/Schmid… http://www.11thhourproject.org/

[7] http://www.egaliteetreconciliation….

[8] http://slowfooduo.wordpress.com/201… http://www.wkkf.org/resource-direct…

[9] http://www.wkkf.org/resource-direct…

[10] http://rebellion.hautetfort.com/arc…

[11] http://www.worldwatch.org/node/6187 http://blogs.worldwatch.org/nourish…

[12] Annual report : http://www.google.fr/url?sa=t&r… http://www.wallacegenetic.org/grant…

[13] http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_…

[14] http://prezi.com/jlbzk_ccff5a/copy-…

[15] http://www.truthabouttrade.org/2006…

[16] http://tempspresents.com/2013/02/24…

[17] http://www.unplusbio.org/les-format…

[18] http://www.theguardian.com/environm…

[19] http://www.euro92.com/edi/biblio/be…

[20] http://www.theguardian.com/lifeands…

 

Publicités

6 commentaires sur “Le Slow Food : Une éthique à deux vitesses ?

  1. Pingback: Gastronomie et diplomatie, une alliance au service de la domination bourgeoise | La Vie Culinaire

  2. Pingback: Gastronomie et diplomatie, une alliance au service de la domination bourgeoise | Vortex: Conscious and Courageous

  3. Pingback: Un intrus chez les Bisounours | Stylo & fourchette: chroniques gourmandes

  4. Pingback: Alain ducasse et la naturalité | La Vie Culinaire

  5. Pingback: À propos de la lettre ouverte contre l’invasion de l’agrochimie dans nos assiettes | La Vie Culinaire

  6. Pingback: Alain Ducasse, Atabula et la double éthique culinaire | La Vie Culinaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Start here

%d blogueurs aiment cette page :