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Crise du lait : à quand une lettre ouverte et un boycott des grands chefs ?

lactalis

La récente annonce de la probable fusion Bayer / Monsanto a provoqué une réaction intéressante  dans le petit monde de la gastronomie française. A travers une lettre ouverte initiée par le site Atabula nos protagonistes de la bonne bouffe se sont fait une énième fois les défenseurs de l’agriculteur et du citoyen.

Cette prise de position se révèle tout de même une fois de plus assez pauvre et superficielle. Dans la mesure où celle-ci n’impose rien d’autre à nos activistes qu’une simple signature virtuelle en échange d’interviews élogieuses dans les médias mainstream, on peut aisément estimer que cette lettre ouverte n’a véritablement aucune autre ambition que d’entretenir l’image positive de nos grands chefs.

Pourtant, quelques semaines précédant l’annonce officielle de cette fusion capitalistique, dont la finalité risque de mettre à mal la vie de nos agriculteurs, s’est produit un autre événement. Et celui-ci, loin d’être une future probable possibilité, est déjà une réalité concrète pour ces derniers en France.

En effet, la baisse du cours du lait ces dernières années a rendu la situation des producteurs de lait plus que préoccupante. A 26 centimes d’euros le litre, ils ne peuvent même pas couvrir le coût de revient du produit qu’ils vendent aux industriels peu scrupuleux tels que Lactalis et Savencia (Bongrain).

Pour être rentable et enfin commencer à se verser un salaire (équivalent d’un smic, pas d’une fortune du cac40) il faudrait que les industriels consentent à leur acheter la matière première à environ 34 centimes d’euros. Après des mois d’une lutte acharnée ils n’ont finalement obtenu qu’un très maigre 29 centimes le litre. Autant dire à peine de quoi reporter le problème de quelques mois…

Cependant, durant toute la période où ces agriculteurs producteurs de lait ont entamés des actions pour faire valoir un minimum de justice (arrêter de vendre à perte) aucun grand chef cuisinier ou pâtissier (ni d’ailleurs les médias gastronomie) n’a daigné abordé la question.

Aucune lettre ouverte en leur faveur ou d’appel au boycott. Pas non plus de mots de soutien pendant leurs apparitions TV ou radio. Aucune action concrète de la part de gens qui sporadiquement prétendent s’intéresser au sort des paysans. Et ce d’autant plus que, comme les photos ci-dessous permettent de le constater, les grands chefs sont fiers de travailler essentiellement avec les produits de ces deux industriels : Président Professionnel (lactalis) et Elle & Vire professionnel (Savencia)

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L’explication de cet oubli est au final assez simple à fournir: Lactalis et Savencia qui rechignent à verser quelques centimes de plus au litre afin de permettre à des paysans de pouvoir commencer à vivoter de leur dur labeur sont au contraire très philantrope lorsqu’il s’agit de financer le petit monde du luxe.

Et tout y passe : leurs écoles, leurs concours culinaire en passant par de nombreux événements gastronomiques, leurs associations professionnelles, les sommets dans lesquels ils s’engagent politiquement, sans oublier les guides qui peuvent faire et défaire leur carrière ainsi que les médias “food” comme celui initiateur de cette lettre.

Autre exemple assez peu connus du grand public et néanmoins assez révélateur du processus en cours : leur cinq plus grandes marques de chocolats artisanaux préférées avec qui certains travaillent aussi en partenariat (Valrhona, La Maison du Chocolat, Weiss, De Neuville et Revillon) appartiennent au groupe Savencia. Difficile après ça d’engager une révolution contre la main qui vous fait profiter de ses largesses !

Bien qu’injuste ce phénomène est finalement assez logique puisque dans le capitalisme mondialisé moderne la plus value d’un produit ne provient plus nécessairement du producteur (comme ce fut le cas auparavant) mais se créée principalement dans les grandes villes grâce au marketing et aux services. C’est ici qu’entre en jeux nos grands chefs producteurs de concepts (recettes, développement de produits etc) et homme sandwich du marketing (publicités en tout genre). Ce qui n’est pas sans rappeler le parallèle avec le monde si cruel de la haute couture qui inspire tant celui de la gastronomie.

Nous soumettons ici un travail que des journalistes en manque de sujets pourraient éventuellement produire : évaluer le montant injecté chaque année par l’industrie agroalimentaire et la grande distribution dans les concours, les événements, les associations et les soirées mondaines du milieu de la gastronomie afin de le mettre en corrélation avec le manque à gagner pour nos producteurs et ouvriers de ces mêmes industries. On pourrait alors plus aisément évaluer le degré de parasitisme de nos donneurs de leçons…

Néanmoins, ces deux récents événements remis dans ce contexte précis ont le mérite de nous démontrer quelque chose d’intéressant : La prise de position de l’élite du monde de la gastronomie en faveur des ouvriers et agriculteurs contre les 1% (représentés ici par Bayer et Monsanto) et le capitalisme mondialisé n’est qu’un leurre qui – non content de mener nul part – participe au brouillage de classe.

En effet, comme l’explique brillamment Christophe Guilluy dans son dernier livre le crépuscule de la France d’en haut, l’hyper classe (dominante) qui tire profit de la mondialisation n’est pas uniquement composée des 1% des gens les plus riches mais intègre également dans sa structure tous les acteurs qui tirent parti de ses activités. Comprenez ici ceux qui, au mieux, sont les grands gagnants de la mondialisation, au pire, se trouvent protégés de ses effets les plus néfastes. L’auteur estime ainsi le nombre à environ 30% de la population (généralement issues des métropoles). Une classe donc bien plus large que le laisse penser la lutte contre les 1% et que contribue donc  à camoufler ce genre de faux combats menés par nos grands chefs.

En lisant cela on comprend aisément où se situent concrètement les intérêts des acteurs du monde de la gastronomie :

Nos grands chefs cosmopolites (financés par des industriels de la malbouffe, du luxe ou de l’hôtellerie) qui ouvrent quantités de restaurants de par le monde (de paris à New York, de Dubaï à Londres en passant le renouveau du “local”) font parti intégrante des catégories gagnantes et / ou protégées de la mondialisation décrite plus haut.

Les grands chefs ne sont donc qu’un des rouages de ce système tant décrié, se faisant tantôt sa propagande, tantôt sa fausse opposition dévouée à échouer à soutenir les catégories qu’ils prétendent pourtant représenter.

Pour conclure il est donc clair que sans remettre en cause leur qualité de cuisinier, de pâtissier ou même d’entrepreneur, il est illusoire de penser que l’on puisse s’appuyer sur la catégorie du grand chef dans une quelconque lutte pour la sauvegarde de l’agriculture, de l’artisanat des métiers de bouche et du monde ouvrier autrement que pour les intérêts d’une certaine élite.

Rappelons qu’en ce qui concerne leur carrière et leur prestige, les grands chefs ne sont pas automoteurs et qu’ils dépendent entièrement des guides, des critiques gastronomiques et des médias – qui comme chacun s’en doute ne sont pas dans les mains de lobbies de simples agriculteurs, d’artisans ou d’ouvriers – qui décident qui est un grand chef, qui ne l’est pas, mais surtout qui ne l’est plus. La figure du grand chef est donc elle aussi une catégorie de la domination bourgeoise, qui accède au prestige grâce au luxe. Il n’y a donc par conséquent rien à attendre de personnages qui se définissent – ou acceptent d’être définis – comme tels.

Romain R

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3 commentaires sur “Crise du lait : à quand une lettre ouverte et un boycott des grands chefs ?

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